Le référé expertise, obtenir un expert avant tout procès
Le référé expertise permet de faire désigner un expert judiciaire avant d'engager le procès au fond. Il suffit d'un motif légitime de conserver ou d'établir la preuve de faits dont pourrait dépendre la solution d'un litige. On n'a donc rien à prouver au fond pour l'obtenir.

Avocate au Barreau de Bordeaux · Mis à jour le
Dans un litige technique, la preuve s'efface plus vite que le droit ne se discute. Une fissure est rebouchée, un équipement est remplacé, un dossier médical vieillit, une entreprise disparaît. Le référé expertise existe pour arrêter cette érosion avant qu'elle rende le dossier indéfendable, et il s'obtient sans avoir à engager le procès.
Ce que permet l'article 145
Le texte tient en une phrase : s'il existe un motif légitime de conserver ou d'établir avant tout procès la preuve de faits dont pourrait dépendre la solution d'un litige, les mesures d'instruction légalement admissibles peuvent être ordonnées à la demande de tout intéressé, sur requête ou en référé(1).
Trois mots comptent. Avant tout procès : la mesure se demande sans avoir engagé d'action au fond, et sans s'obliger à en engager une ensuite. Tout intéressé : elle n'est pas réservée à celui qui se dit victime, une entreprise mise en cause peut la demander pour établir qu'un désordre ne lui est pas imputable. Motif légitime : c'est la seule condition, et elle est beaucoup plus basse qu'on ne l'imagine.
Le motif légitime, la seule condition à remplir
Le motif légitime ne consiste pas à démontrer qu'on a raison. Il consiste à montrer qu'un litige est crédible et que des faits techniques doivent être constatés. Des photographies datées de désordres, un échange de courriers où la responsabilité est contestée, un refus de garantie motivé par l'assureur, un compte rendu qui pose question : ces éléments suffisent généralement.
Ce qui échoue, en revanche, ce sont les demandes formulées sans aucune pièce, et celles qui cherchent en réalité à obtenir par ce biais des documents relevant d'une autre procédure. Le juge vérifie que la mesure sert à établir des faits, pas à contourner les règles de communication de pièces.
Devant quel tribunal, et la règle propre aux immeubles
Le demandeur a le choix entre la juridiction susceptible de connaître de l'affaire au fond et, s'il y a lieu, celle dans le ressort de laquelle la mesure doit être exécutée. Ce choix n'est pas neutre : il décide du tribunal devant lequel les opérations se dérouleront, donc des distances et des délais.
La mission de l'expert, ce qu'il faut y faire écrire
C'est le point le plus sous-estimé de la procédure. L'expert ne répond qu'aux questions de sa mission. Ce qui n'y figure pas ne sera pas examiné, et l'élargir ensuite suppose de retourner devant le juge, avec le délai que cela ajoute.
Une mission utile fait trois choses. Elle demande de décrire les désordres ou les dommages constatés, sans préjuger de leur qualification. Elle demande d'en rechercher les causes et de dire à quelle intervention ils se rattachent, ce qui ouvre la répartition entre intervenants. Et elle demande de chiffrer les travaux ou les préjudices, faute de quoi le rapport établira une responsabilité sans montant, et il faudra une seconde mesure pour l'évaluer.
Dans les dossiers qui touchent plusieurs corps d'état ou plusieurs spécialités, il est utile de prévoir que l'expert puisse s'adjoindre un sapiteur, c'est-à-dire un spécialiste d'une technique qu'il ne maîtrise pas lui-même. Le prévoir dès la mission évite d'avoir à le demander en cours d'opérations.
La consignation, et le piège qui fait tout perdre
Le juge qui ordonne l'expertise fixe une provision à valoir sur la rémunération de l'expert, aussi proche que possible de la rémunération finale prévisible, et désigne la ou les parties qui doivent la consigner au greffe dans le délai qu'il détermine(2). En pratique, c'est le demandeur qui avance, ce qui surprend toujours : on finance une mesure dirigée contre son adversaire.
L'avance n'est pas la charge finale. La répartition définitive se règle avec les dépens, traitée sur la page consacrée au coût de l'expertise.
Face à un hôpital public ou une personne publique
La nature de l'adversaire commande l'ordre de juridiction, et cette question se tranche avant tout dépôt. Un établissement public de santé, une collectivité, un maître d'ouvrage public dans un marché de travaux relèvent du juge administratif. Une clinique privée, une entreprise, un assureur relèvent du juge judiciaire.
Le mécanisme est comparable devant le juge administratif, qui connaît lui aussi le référé instruction permettant de faire ordonner une expertise avant tout litige au fond. Mais la procédure, les délais et la juridiction diffèrent. Se tromper d'ordre ne se rattrape pas à moindres frais : la décision d'incompétence coûte des mois, et pendant ces mois la preuve continue de s'effacer.
C'est un point sur lequel j'interviens en amont, avant même le dépôt : identifier le bon ordre de juridiction, rédiger une mission qui couvre les causes et le chiffrage, et tenir le calendrier de consignation. Ces trois points décident de ce que le rapport pourra dire, et le rapport pèsera ensuite plus lourd que tout ce qui sera plaidé.
Références
- (1)Article 145 du Code de procédure civile : mesures d'instruction ordonnées avant tout procès s'il existe un motif légitime, sur requête ou en référé ; juridiction compétente, et règle propre aux immeubles
- (2)Article 269 du Code de procédure civile : provision à valoir sur la rémunération de l'expert, fixée aussi proche que possible de la rémunération finale prévisible
- (3)Article 271 du Code de procédure civile : caducité de la désignation de l'expert à défaut de consignation dans le délai, sauf prorogation ou relevé de caducité
- (4)Articles 232 à 284-1 du Code de procédure civile : déroulement des opérations d'expertise et dires des parties
Questions fréquentes
Faut-il avoir déjà engagé un procès ?
Non, c'est tout l'intérêt. L'article 145 vise expressément les mesures ordonnées avant tout procès. La demande se forme sur requête ou en référé, et elle n'oblige pas à engager ensuite une action au fond.
Cette antériorité est la raison d'être du texte. Attendre le procès pour demander une expertise, c'est laisser le temps effacer la preuve : les désordres évoluent, les traces disparaissent, les travaux sont repris. Le référé expertise inverse l'ordre habituel en faisant établir les faits d'abord et en laissant la discussion juridique pour ensuite. Dans la pratique, beaucoup de dossiers s'arrêtent après le rapport, parce que les conclusions de l'expert rendent l'issue prévisible et poussent les parties à transiger sans jamais aller au fond.
Qu'est-ce qu'un motif légitime ?
Un intérêt concret à faire constater des faits dont pourrait dépendre la solution d'un litige à venir. Le texte n'exige pas de démontrer que l'on a raison, seulement qu'un litige est plausible et que la preuve mérite d'être établie ou conservée.
C'est un seuil volontairement bas, et c'est ce qui rend la procédure accessible. Il ne s'agit pas de convaincre le juge du bien-fondé de la demande future, mais de lui montrer qu'il existe un différend crédible et des faits techniques à établir. Des photographies de désordres, un échange de courriers où la responsabilité est contestée, un refus de garantie motivé, suffisent généralement à caractériser ce motif. À l'inverse, une demande formulée sans aucun élément, ou qui vise en réalité à obtenir des documents relevant d'une autre procédure, se heurte au refus.
Combien coûte le lancement de la procédure ?
Le juge fixe une provision à valoir sur la rémunération de l'expert et désigne qui doit la consigner au greffe, dans le délai qu'il détermine. Ce montant varie selon la complexité et ne préjuge pas du coût final.
L'article 269 du Code de procédure civile impose au juge de fixer cette provision aussi proche que possible de la rémunération finale prévisible. Il désigne la ou les parties qui doivent la consigner, et lorsqu'il en désigne plusieurs, il indique la proportion à la charge de chacune. En pratique, c'est le demandeur qui avance, ce qui étonne souvent : on avance les frais d'une mesure dirigée contre l'adversaire. Cette avance n'est pas définitive, la répartition finale se règle avec les dépens.
Que se passe-t-il si la consignation n'est pas versée à temps ?
La désignation de l'expert devient caduque. La mesure tombe, sauf si le juge, saisi par une partie invoquant un motif légitime, décide de proroger le délai ou de relever la caducité.
C'est le piège le plus coûteux de la procédure, et il est purement matériel. Une ordonnance obtenue, un expert désigné, et tout s'efface faute d'un versement au greffe dans le délai. Le greffe invite les parties à consigner en leur rappelant cette conséquence, mais l'avis se perd, le délai court pendant les vacances, ou la somme part sur le mauvais compte. La date de consignation se note dès la réception de l'ordonnance, au même titre qu'une date d'audience.
Et si mon adversaire est un hôpital public ou une commune ?
La compétence bascule vers le juge administratif. Le mécanisme est comparable, mais la juridiction, la procédure et les délais diffèrent. Il faut identifier le bon ordre de juridiction avant de déposer, sous peine de perdre plusieurs mois.
La nature publique ou privée de l'adversaire commande l'ordre de juridiction, et cette question se tranche au tout début. Un établissement public de santé, une collectivité, un maître d'ouvrage public dans un marché de travaux relèvent du juge administratif. Une clinique privée, une entreprise, un assureur relèvent du juge judiciaire. L'erreur n'est pas rattrapable à moindres frais : elle se solde par une décision d'incompétence, et pendant ce temps la preuve continue de s'effacer.

Maître Margot Marin
Avocate au Barreau de Bordeaux depuis décembre 2021
J'exerce à titre individuel en préjudice corporel, droit bancaire, droit des assurances et droit de la construction. J'interviens au moment procédural qui décide du montant : l'expertise contradictoire.
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