Expertise contradictoire
L'expertise judiciaire en bâtiment et en construction
L'expertise judiciaire en bâtiment est ordonnée par un juge pour établir l'origine des désordres, leur gravité et le coût des reprises. Elle se demande le plus souvent en référé, avant tout procès. C'est elle qui déterminera qui paie, et combien.
Écrit par Maître Margot Marin, avocate au Barreau de Bordeaux. Dernière mise à jour le .
Quand demander une expertise, et pourquoi vite
Dès que trois choses sont réunies : un désordre visible, un doute sur son origine, et quelqu'un qui conteste en être responsable. Vous n'avez pas besoin de savoir qui a fauté. C'est précisément ce que l'expertise établira.
La vitesse compte pour trois raisons concrètes :
- Les désordres évoluent. Une fissure qui se stabilise, une infiltration qui sèche, un enduit refait : la preuve disparaît, et avec elle la démonstration.
- Les garanties ont des délais courts. Un an pour le parfait achèvement, deux ans pour les équipements. Passé le terme, la porte se referme.
- Les entreprises disparaissent. Liquidation, radiation, changement d'assureur : plus le temps passe, plus il devient difficile de savoir contre qui agir.
Le référé expertise, avant tout procès
C'est la voie normale en construction. On n'attend pas d'avoir un procès pour demander une expertise : on demande l'expertise pour savoir s'il y a un procès à faire, et contre qui.
La demande se fonde sur l'article 145 du code de procédure civile, qui permet d'ordonner une mesure d'instruction avant tout procès lorsqu'il existe un motif légitime de conserver ou d'établir la preuve de faits dont pourrait dépendre la solution d'un litige. Il n'y a pas à démontrer une responsabilité, seulement la plausibilité du litige.
Concrètement :
- Identifier toutes les parties à appeler. C'est l'étape déterminante, et la plus souvent bâclée. Entreprises, maître d'œuvre, architecte, bureau d'études, et surtout leurs assureurs.
- Assigner en référé devant le président du tribunal judiciaire, avec les pièces qui établissent le désordre : photographies datées, marché de travaux, procès-verbal de réception, courriers échangés.
- Rédiger la mission demandée. Le juge reprend souvent la mission proposée. Une mission mal rédigée produit un rapport qui ne répond pas à la question qui vous intéresse.
- Consigner la provision dans le délai fixé, sous peine de caducité.
Une partie non appelée à l'expertise ne peut pas se voir opposer le rapport. Si l'assureur décennale de l'entreprise n'a pas été mis dans la cause, le rapport ne servira à rien contre lui, et il faudra tout recommencer. C'est l'erreur la plus coûteuse de cette procédure.
Ce que l'expert bâtiment examine réellement
Sa mission est écrite dans l'ordonnance. Elle tourne presque toujours autour des mêmes questions :
| Question | Ce qui se joue derrière |
|---|---|
| Décrire les désordres | Leur qualification juridique. Un désordre esthétique et un désordre structurel ne relèvent pas des mêmes garanties. |
| En rechercher les causes | Vice de conception, défaut d'exécution, matériau, entretien, ou cause étrangère. C'est ce qui désigne le responsable. |
| Dire s'ils compromettent la solidité ou rendent l'ouvrage impropre à sa destination | La porte d'entrée de la garantie décennale. La phrase la plus importante du rapport. |
| Déterminer la date d'apparition | Le point de départ des délais, et donc la garantie applicable. |
| Proposer les travaux de reprise et les chiffrer | Le montant. Le point le plus disputé du rapport. |
| Évaluer les préjudices annexes | Relogement, perte de loyers, trouble de jouissance, immobilisation. |
Les sondages destructifs méritent une attention particulière. Ils sont souvent nécessaires pour remonter à la cause, et ils supposent l'accord de celui qui subit l'ouverture. Refuser un sondage utile, c'est laisser la cause indéterminée, et une cause indéterminée profite à celui qui n'a rien à prouver.
Les garanties en jeu, et leurs délais
Tout part de la réception des travaux, l'acte par lequel le maître d'ouvrage déclare accepter l'ouvrage, avec ou sans réserves. C'est le point de départ de presque tout.
| Garantie | Durée | Ce qu'elle couvre |
|---|---|---|
| Parfait achèvement | 1 an après réception | Les réserves consignées à la réception et les désordres signalés dans l'année, quelle que soit leur gravité. |
| Bon fonctionnement, dite biennale | 2 ans après réception | Les éléments d'équipement dissociables de l'ouvrage : volets, robinetterie, chaudière, portes. |
| Décennale | 10 ans après réception | Les dommages qui compromettent la solidité de l'ouvrage ou le rendent impropre à sa destination. Responsabilité présumée du constructeur. |
La décennale repose sur une présomption de responsabilité : vous n'avez pas à prouver la faute du constructeur. C'est à lui de démontrer une cause étrangère. C'est un renversement considérable, et c'est pourquoi la qualification retenue par l'expert pèse autant.
L'assurance dommages-ouvrage, à activer en parallèle
Elle est obligatoire pour le maître d'ouvrage qui fait construire, et elle sert exactement à cela : préfinancer les réparations relevant de la décennale sans attendre qu'un tribunal ait désigné un responsable. Elle se retourne ensuite contre qui de droit.
Sa déclaration obéit à des délais de réponse serrés, imposés à l'assureur. Le silence ou le retard de la compagnie n'est pas neutre : il peut lui faire perdre le bénéfice de ses propres arguments. Encore faut-il avoir daté sa déclaration et conservé les preuves d'envoi.
Beaucoup de propriétaires ignorent détenir cette assurance, ou pensent qu'elle ne joue qu'après un procès. C'est l'inverse : elle existe pour éviter d'attendre le procès. Cherchez-la dans les actes de vente si vous avez acheté un bien de moins de dix ans.
Ce que coûte une expertise bâtiment
Le juge fixe une provision dans l'ordonnance de désignation, et c'est le premier montant que vous connaîtrez. Il varie selon l'ampleur du chantier, le nombre de parties et la nécessité de sondages. Des provisions complémentaires sont fréquentes en cours d'opérations.
La rémunération finale de l'expert est taxée par le juge, au vu de son état de frais détaillé. Elle n'est pas fixée librement. La charge définitive est ensuite tranchée avec les dépens, en principe à la charge de la partie qui perd. Avancer les frais n'est pas les supporter.
Deux postes s'ajoutent souvent : votre propre technicien, si vous en prenez un, et les frais de sondage, qui peuvent être significatifs sur un ouvrage important.
Les erreurs qui coûtent le plus cher
- Attendre. Les délais de garantie courent depuis la réception, pas depuis le jour où le désordre devient insupportable.
- Réparer avant de faire constater. La preuve disparaît avec le désordre.
- N'appeler qu'une seule partie. Le rapport sera inopposable à toutes les autres.
- Laisser rédiger la mission par quelqu'un d'autre. Un rapport ne répond jamais à une question qu'on ne lui a pas posée.
- Manquer la date limite des dires. Passé ce délai, l'expert peut écarter vos observations, et il le fera.
- Ne pas venir aux réunions. Une expertise se joue sur le chantier, pas dans les écritures qui suivront.
Questions fréquentes
Comment demander une expertise judiciaire pour des malfaçons ?
Par une assignation en référé devant le président du tribunal judiciaire, sur le fondement de l'article 145 du code de procédure civile. Il faut démontrer un motif légitime : des désordres constatés, un risque d'évolution ou de disparition des preuves, et un litige possible. La décision intervient en quelques semaines.
Faut-il attendre le refus du constructeur avant d'agir ?
Non, et attendre est souvent l'erreur. Un référé expertise se demande sans avoir à prouver la responsabilité de qui que ce soit : il sert justement à l'établir. Une mise en demeure reste utile en parallèle, mais elle ne doit pas retarder la mesure d'instruction.
L'expert va-t-il chiffrer les travaux de reprise ?
Oui, si la mission fixée par le juge le prévoit, et elle le prévoit presque toujours. C'est le point le plus disputé du rapport : la solution technique retenue et son coût. Un chiffrage sous-évalué se conteste par un dire, appuyé sur des devis d'entreprises, pas sur une objection de principe.
Puis-je faire les travaux avant l'expertise ?
Évitez-le tant que rien n'est constaté. Des travaux réalisés avant les opérations font disparaître la preuve du désordre et fragilisent tout le dossier. Si l'urgence l'impose, faites constater l'état par huissier et conservez photographies, devis et matériaux déposés.
Qui est appelé à une expertise judiciaire en construction ?
Toutes les personnes dont la responsabilité peut être recherchée : entreprises intervenues, maître d'œuvre, architecte, bureau d'études, et leurs assureurs respectifs. Oublier d'en appeler une signifie que le rapport ne lui sera pas opposable, et donc qu'on ne pourra rien lui réclamer ensuite.
Combien de temps dure une expertise judiciaire en bâtiment ?
Six à dix-huit mois en général, selon le nombre de parties, la nécessité de sondages destructifs et le recours à un sapiteur. Le juge fixe un délai de dépôt, que l'expert peut demander à proroger. Le contentieux qui suit se compte ensuite en années.
À lire ensuite
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