L'expertise judiciaire en bâtiment et en construction
L'expertise judiciaire en bâtiment est ordonnée par un juge pour établir l'origine des désordres, leur gravité et le coût des reprises. Elle se demande le plus souvent en référé, avant tout procès. C'est elle qui déterminera qui paie, et combien.

Avocate au Barreau de Bordeaux · Mis à jour le
Quand demander une expertise, et pourquoi vite
Dès que trois choses sont réunies : un désordre visible, un doute sur son origine, et quelqu'un qui conteste en être responsable. Vous n'avez pas besoin de savoir qui a fauté. C'est précisément ce que l'expertise établira.
La vitesse compte pour trois raisons concrètes :
- Les désordres évoluent. Une fissure qui se stabilise, une infiltration qui sèche, un enduit refait : la preuve disparaît, et avec elle la démonstration.
- Les garanties ont des délais courts. Un an pour le parfait achèvement, deux ans pour les équipements. Passé le terme, la porte se referme.
- Les entreprises disparaissent. Liquidation, radiation, changement d'assureur : plus le temps passe, plus il devient difficile de savoir contre qui agir.
Le référé expertise, avant tout procès
C'est la voie normale en construction. On n'attend pas d'avoir un procès pour demander une expertise : on demande l'expertise pour savoir s'il y a un procès à faire, et contre qui.
La demande se fonde sur l'article 145 du code de procédure civile, qui permet d'ordonner une mesure d'instruction avant tout procès lorsqu'il existe un motif légitime de conserver ou d'établir la preuve de faits dont pourrait dépendre la solution d'un litige. Il n'y a pas à démontrer une responsabilité, seulement la plausibilité du litige.
Concrètement :
- Identifier toutes les parties à appeler. C'est l'étape déterminante, et la plus souvent bâclée. Entreprises, maître d'œuvre, architecte, bureau d'études, et surtout leurs assureurs.
- Assigner en référé devant le président du tribunal judiciaire, avec les pièces qui établissent le désordre : photographies datées, marché de travaux, procès-verbal de réception, courriers échangés.
- Rédiger la mission demandée. Le juge reprend souvent la mission proposée. Une mission mal rédigée produit un rapport qui ne répond pas à la question qui vous intéresse.
- Consigner la provision dans le délai fixé, sous peine de caducité.
Une partie non appelée à l'expertise ne peut pas se voir opposer le rapport. Si l'assureur décennale de l'entreprise n'a pas été mis dans la cause, le rapport ne servira à rien contre lui, et il faudra tout recommencer. C'est l'erreur la plus coûteuse de cette procédure.
Ce que l'expert bâtiment examine réellement
Sa mission est écrite dans l'ordonnance. Elle tourne presque toujours autour des mêmes questions :
| Question | Ce qui se joue derrière |
|---|---|
| Décrire les désordres | Leur qualification juridique. Un désordre esthétique et un désordre structurel ne relèvent pas des mêmes garanties. |
| En rechercher les causes | Vice de conception, défaut d'exécution, matériau, entretien, ou cause étrangère. C'est ce qui désigne le responsable. |
| Dire s'ils compromettent la solidité ou rendent l'ouvrage impropre à sa destination | La porte d'entrée de la garantie décennale. La phrase la plus importante du rapport. |
| Déterminer la date d'apparition | Le point de départ des délais, et donc la garantie applicable. |
| Proposer les travaux de reprise et les chiffrer | Le montant. Le point le plus disputé du rapport. |
| Évaluer les préjudices annexes | Relogement, perte de loyers, trouble de jouissance, immobilisation. |
Les sondages destructifs méritent une attention particulière. Ils sont souvent nécessaires pour remonter à la cause, et ils supposent l'accord de celui qui subit l'ouverture. Refuser un sondage utile, c'est laisser la cause indéterminée, et une cause indéterminée profite à celui qui n'a rien à prouver.
Les garanties en jeu, et leurs délais
Tout part de la réception des travaux, l'acte par lequel le maître d'ouvrage déclare accepter l'ouvrage, avec ou sans réserves. C'est le point de départ de presque tout, et ce qui est écrit au procès-verbal ce jour-là décide de ce qui restera actionnable ensuite.
| Garantie | Durée | Ce qu'elle couvre |
|---|---|---|
| Parfait achèvement | 1 an après réception | Les réserves consignées à la réception et les désordres signalés dans l'année, quelle que soit leur gravité. |
| Bon fonctionnement, dite biennale | 2 ans après réception | Les éléments d'équipement dissociables de l'ouvrage : volets, robinetterie, chaudière, portes. |
| Décennale | 10 ans après réception | Les dommages qui compromettent la solidité de l'ouvrage ou le rendent impropre à sa destination. Responsabilité présumée du constructeur. |
La décennale repose sur une présomption de responsabilité : vous n'avez pas à prouver la faute du constructeur. C'est à lui de démontrer une cause étrangère. C'est un renversement considérable, et c'est pourquoi la qualification retenue par l'expert pèse autant.
L'assurance dommages-ouvrage, à activer en parallèle
Elle est obligatoire pour le maître d'ouvrage qui fait construire, et elle sert exactement à cela : préfinancer les réparations relevant de la décennale sans attendre qu'un tribunal ait désigné un responsable. Elle se retourne ensuite contre qui de droit.
Sa déclaration obéit à des délais de réponse serrés, imposés à l'assureur. Le silence ou le retard de la compagnie n'est pas neutre : il peut lui faire perdre le bénéfice de ses propres arguments. Encore faut-il avoir daté sa déclaration et conservé les preuves d'envoi.
Beaucoup de propriétaires ignorent détenir cette assurance, ou pensent qu'elle ne joue qu'après un procès. C'est l'inverse : elle existe pour éviter d'attendre le procès. Cherchez-la dans les actes de vente si vous avez acheté un bien de moins de dix ans.
Ce que coûte une expertise bâtiment
Le juge fixe une provision dans l'ordonnance de désignation, et c'est le premier montant que vous connaîtrez. Il varie selon l'ampleur du chantier, le nombre de parties et la nécessité de sondages. Des provisions complémentaires sont fréquentes en cours d'opérations.
La rémunération finale de l'expert est taxée par le juge, au vu de son état de frais détaillé. Elle n'est pas fixée librement. La charge définitive est ensuite tranchée avec les dépens, en principe à la charge de la partie qui perd. Avancer les frais n'est pas les supporter.
Deux postes s'ajoutent souvent : votre propre technicien, si vous en prenez un, et les frais de sondage, qui peuvent être significatifs sur un ouvrage important.
Les erreurs qui coûtent le plus cher
- Attendre. Les délais de garantie courent depuis la réception, pas depuis le jour où le désordre devient insupportable.
- Réparer avant de faire constater. La preuve disparaît avec le désordre.
- N'appeler qu'une seule partie. Le rapport sera inopposable à toutes les autres.
- Laisser rédiger la mission par quelqu'un d'autre. Un rapport ne répond jamais à une question qu'on ne lui a pas posée.
- Manquer la date limite des dires. Passé ce délai, l'expert peut écarter vos observations, et il le fera.
- Ne pas venir aux réunions. Une expertise se joue sur le chantier, pas dans les écritures qui suivront.
Références
- (1)Article 1792 du Code civil : responsabilité décennale, dont l'expertise établit les conditions
- (2)Article 145 du Code de procédure civile : mesure d'instruction ordonnée avant tout procès
- (3)Articles 232 à 284-1 du Code de procédure civile : opérations d'expertise et dires des parties
- (4)Article L242-1 du Code des assurances : assurance dommages-ouvrage
Questions fréquentes
Comment demander une expertise judiciaire pour des malfaçons ?
Par une assignation en référé devant le président du tribunal judiciaire, sur le fondement de l'article 145 du code de procédure civile. Il faut démontrer un motif légitime : des désordres constatés, un risque d'évolution ou de disparition des preuves, et un litige possible. La décision intervient en quelques semaines.
Par un référé fondé sur l'article 145 du Code de procédure civile, qui permet d'obtenir une mesure d'instruction avant tout procès dès lors qu'existe un motif légitime d'établir la preuve de faits dont pourrait dépendre la solution d'un litige. Quand la mesure porte sur un immeuble, la juridiction du lieu où il est situé est seule compétente. Le point à ne pas négliger est la rédaction de la mission : l'expert ne répond qu'aux questions qu'elle contient, et l'élargir ensuite suppose de retourner devant le juge, avec le délai que cela ajoute.
Faut-il attendre le refus du constructeur avant d'agir ?
Non, et attendre est souvent l'erreur. Un référé expertise se demande sans avoir à prouver la responsabilité de qui que ce soit : il sert justement à l'établir. Une mise en demeure reste utile en parallèle, mais elle ne doit pas retarder la mesure d'instruction.
Non, et attendre coûte souvent le dossier. Le référé expertise ne suppose pas d'avoir épuisé les démarches amiables, seulement un motif légitime d'établir la preuve. Pendant qu'on attend une réponse, les désordres évoluent, les entreprises interviennent, les traces disparaissent. La bonne pratique consiste à mener les deux de front : poursuivre la discussion tout en faisant désigner l'expert, plutôt que de choisir. Une entreprise qui sait l'expertise engagée devient d'ailleurs souvent plus disposée à négocier, parce que ses propres responsabilités vont être examinées contradictoirement.
L'expert va-t-il chiffrer les travaux de reprise ?
Oui, si la mission fixée par le juge le prévoit, et elle le prévoit presque toujours. C'est le point le plus disputé du rapport : la solution technique retenue et son coût. Un chiffrage sous-évalué se conteste par un dire, appuyé sur des devis d'entreprises, pas sur une objection de principe.
Seulement si la mission le lui demande, et c'est l'oubli le plus fréquent. Une mission qui se borne à décrire les désordres et à en rechercher les causes produit un rapport qui établit une responsabilité sans montant, et il faut alors une seconde mesure pour l'évaluer, avec les mois et les frais correspondants. Faites écrire dès le départ que l'expert doit chiffrer les travaux nécessaires à la reprise, et prévoyez qu'il puisse s'adjoindre un sapiteur si le dossier touche une technique qu'il ne maîtrise pas lui-même.
Puis-je faire les travaux avant l'expertise ?
Évitez-le tant que rien n'est constaté. Des travaux réalisés avant les opérations font disparaître la preuve du désordre et fragilisent tout le dossier. Si l'urgence l'impose, faites constater l'état par commissaire de justice et conservez photographies, devis et matériaux déposés.
C'est le réflexe le plus compréhensible et le plus destructeur. Des travaux réalisés avant le constat font disparaître la preuve du désordre : l'expert ne verra plus que le résultat de la réparation, et l'adversaire soutiendra que rien ne permet d'établir l'état antérieur. Si l'urgence l'impose, faites constater par commissaire de justice avant toute intervention, conservez les photographies datées, les devis, les factures et les matériaux déposés. Ce constat préalable coûte peu au regard de ce qu'il préserve, et il est presque toujours accepté comme élément de preuve.
Qui est appelé à une expertise judiciaire en construction ?
Toutes les personnes dont la responsabilité peut être recherchée : entreprises intervenues, maître d'œuvre, architecte, bureau d'études, et leurs assureurs respectifs. Oublier d'en appeler une signifie que le rapport ne lui sera pas opposable, et donc qu'on ne pourra rien lui réclamer ensuite.
Toutes les parties dont la responsabilité peut être recherchée doivent être appelées, faute de quoi le rapport ne leur sera pas opposable et il faudra recommencer. Cela inclut généralement le maître d'ouvrage, le maître d'œuvre, les entreprises de chaque lot concerné, et les assureurs, décennale comme dommages-ouvrage. Cette exigence explique l'allongement des opérations : chaque partie appelée en cours de route relance le calendrier. Identifier dès le départ l'ensemble des intervenants, à partir des marchés et des factures, évite d'avoir à les appeler un par un au fil des découvertes.
Combien de temps dure une expertise judiciaire en bâtiment ?
Six à dix-huit mois en général, selon le nombre de parties, la nécessité de sondages destructifs et le recours à un sapiteur. Le juge fixe un délai de dépôt, que l'expert peut demander à proroger. Le contentieux qui suit se compte ensuite en années.
La durée dépend surtout du nombre de parties et de la nécessité de sondages ou d'investigations destructives. Chaque réunion suppose de convoquer tout le monde, chaque partie appelée en cours de route relance le calendrier, et chaque investigation technique ajoute un délai de rendu. La rédaction de la mission pèse aussi : une mission incomplète oblige à revenir devant le juge pour l'élargir. Ce qui accélère réellement les opérations n'est pas de presser l'expert, c'est d'avoir appelé les bonnes parties dès l'origine et de répondre à ses demandes de pièces sans retard.

Maître Margot Marin
Avocate au Barreau de Bordeaux depuis décembre 2021
J'exerce à titre individuel en préjudice corporel, droit bancaire, droit des assurances et droit de la construction. J'interviens au moment procédural qui décide du montant : l'expertise contradictoire.
En savoir plus sur mon parcoursÀ lire ensuite
- Le référé expertise en détailLe motif légitime, le tribunal compétent, la mission et le délai de consignation.
- Le procès-verbal de réception des travauxEn amont de toute expertise : l'acte qui fait partir les délais, et les réserves à y écrire.
- Le contentieux de la constructionMalfaçons, décennale, dommages-ouvrage : ce que je fais avant, pendant et après l'expertise.
- L'expertise contradictoire en généralQui peut y assister, comment écrire un dire, ce que le juge en fait ensuite.
- L'expertise de l'assureurCelle que la compagnie diligente elle-même, quand la dommages-ouvrage est en jeu.
Besoin d’un conseil juridique ?
Contactez-moi pour discuter de votre situation et de la meilleure stratégie juridique.
Cabinet : 103 ter Rue Belleville, 33000 Bordeaux